13 Dec 2018 Story Oceans & seas

Sur l'île reculée de Rapa Nui les connaissances traditionnelles sont combinées avec les sciences pour relever les défis environnementaux

Les vagues se brisent violemment contre la côte et les falaises de Rapa Nui, plus connue sous le nom d’Île de Pâques, l’île peuplée d'humains la plus reculée de la planète.

Camilo Rapu, directeur du parc national de Rapa Nui, nous montre d'anciens pétroglyphes perchés au bord d'une falaise en érosion. « Nous avons déjà perdu de précieuses pièces sculptées dans des roches ici. Elles se sont effondrées dans la mer en raison de la puissance des vagues », dit-il.

L'élévation du niveau de la mer menace le patrimoine unique de cette île située dans l'océan Pacifique, à 3 700 kilomètres de la côte du Chili continental. Les vagues de plus en plus fortes érodent les pétroglyphes et les moai, les statues monumentales emblématiques de l’île qui représentent les ancêtres, ainsi que les plates-formes ou ahu sur lesquelles elles se dressent.

Environ 900 moai et 300 ahu ont été dressés par les descendants de colons de la Polynésie orientale entre les XIe et XVIIe siècles sur l'île de Rapa Nui, façonnant ainsi un paysage incomparable.

Inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO, ces joyaux archéologiques représentent la principale attraction touristique de l’île, dont l’économie dépend largement.

À l'instar d'autres communautés insulaires de l'océan Pacifique, Rapa Nui est confrontée aux effets néfastes des changements climatiques, de la pollution par les plastiques et d'autres défis environnementaux. La communauté est à la recherche des solutions innovantes pour faire face à ces difficultés.

« En tant qu’insulaires, nous sommes tout à fait conscients des effets des changements climatiques. L'une des conséquences les plus graves est l'érosion de nos sites archéologiques. Nous risquons de perdre notre patrimoine culturel. C’est pourquoi nous devons réfléchir différemment et trouver des moyens novateurs de le préserver », a déclaré Camilo Rapu, qui dirige également la communauté Mau Henua, regroupant les habitants de descendance Rapa Nui en charge de la gestion du parc depuis 2016.

Les Rapanuis représente environ 40% des 8 000 habitants de l'île.

Une digue destinée à casser les vagues a été construite sur un site du nom de Runga Va’e. D'autres solutions sont en cours de discussion, telles que l'utilisation de pierres plus stables pour ancrer les pétroglyphes. Cependant, les insulaires auront besoin de beaucoup plus de moyens pour s’adapter à deux des pires effets du changement climatique : l’inondation des côtes et la pénurie d’eau.

« Il ne pleut plus comme avant et notre agriculture traditionnelle en souffre », déclare Juan Haoa, à la tête d'un projet agro-écologique à Toki, une organisation locale. La méthode ancestrale des Rapanui est fondée sur les manavai, des murs de pierre qui retiennent l'humidité des sols et protègent les cultures de patate douce, de taro, d'igname et de canne à sucre. Les murs étaient autrefois construits dans des endroits de faible altitude et ombragés.

Nous utilisons encore les Manavai aujourd'hui mais ce système s'avère moins efficace que par le passé en raison du manque d'eau. Juan Haoa allie les connaissances traditionnelles à la recherche scientifique afin d'identifier de nouvelles stratégies permettant de produire davantage et de diversifier les cultures. Il n’a qu’un seul objectif en tête : contribuer à la sécurité alimentaire de l’île.

Juan Haoa recourt à un système de collecte d’eau de pluie pour les nouvelles cultures, qui incluent des légumes et des fruits jamais cultivés sur l’île.

« 95% de nos aliments proviennent du continent, nous ne pouvons plus nous permettre de demeurer si dépendants. L'île a le potentiel d'être autonome. Nous devons préserver nos anciennes traditions tout en veillant simultanément à garantir notre sécurité alimentaire. Nous pourrions même penser à exporter nos produits », a déclaré Haoa.

Dans le parc national, qui occupe environ 40% de l'île et reçoit 100 000 visiteurs par an, plusieurs technologies propres ont été mises en œuvre : toilettes écologiques, panneaux solaires et bio-digesteurs.

« Personne n'est mieux placé que le propriétaire pour préserver son patrimoine. Petit à petit, nous avons installé de nouvelles technologies dans le parc », a déclaré Lavinia Paté, directrice adjointe du parc Rapa Nui.

 

Bon marché, faciles à gérer et à déplacer, les biodigesteurs décomposent les restes de nourriture et autres matières organiques et récoltent le méthane qu'ils produisent. Ils génèrent ensuite du biogaz qui peut être utilisé pour la cuisson et remplacer ainsi les poêles à bois. Pas moins de 6 biodigesteurs ont été installés dans les locaux des gardiens de parcs situées autour du parc Rapa Nui, qui dispose également de panneaux solaires.

En novembre, la première centrale photovoltaïque, dotée de 400 panneaux et d’une capacité de 100 kW, a commencé à fonctionner. La centrale solaire remplacera au moins 8% de la consommation de diesel de l'île.

Dans le parc, il n'y a pas de poubelles. La communauté de Rapa Nui attend des touristes qu'ils ne génèrent pas de déchets ou qu'ils les entreposent dans les bacs de recyclage prévus à cet effet dans leur hôtel. Les sacs en plastique sont désormais réglementés dans l'île et les habitants tentent de se conformer à l'interdiction nationale visant ces articles en plastique à usage unique.

Le Chili produit 3,2 milliards de sacs en plastique chaque année et seulement 10% environ d'entre eux sont recyclés. La législation promulguée en août a donné un délai de six mois aux grandes entreprises et deux ans aux petits magasins pour éliminer progressivement l'utilisation des sacs en plastique.

Rapa Nui, tout comme d’autres îles emblématiques reculées de la région, telles que l’archipel des Galapagos en Équateur, n’est pas étrangère à la pollution par les plastiques. Environ 13 millions de tonnes de plastique sont déversées dans l'océan chaque année et de puissants courants transportent les débris jusqu'aux coins les plus isolés de la planète.

Rapa Nui est une île minuscule, d'une superficie de 16 628 hectares seulement, mais les débris issus de la pêche issus de pratiques non durables et les déchets des navires de croisières atteignent toutes ses rives. Dans le sable de la plage d'Anakena, principale plage de l'île, la quantité de micro-plastiques est énorme.

Dans un centre de recyclage du nom d'Orito, 20 tonnes de déchets de plastique, de carton et d'aluminium sont collectées et envoyées chaque mois par avion vers le Chili continental pour y être recyclées. Cela représente environ 10% de tous les déchets générés sur l'île. Le reste termine dans une décharge.

« Nous collectons également des piles, des huiles, des pneus et des déchets électroniques et nous recherchons des partenariats avec des entreprises chiliennes ou étrangères pouvant prendre en charge ces déchets », explique Marco Haoa, responsable des opérations à l'usine.

« Notre objectif est d'expédier tous les déchets recyclables sur le continent d'ici 2020 », assure-t-il.

En février, le Chili a été salué par le monde entier lorsque le pays a déclaré la création d'une aire marine protégée de 724 000 km2 à Rapa Nui, l'une des plus vastes de la région. Les industries de la pêche et de l'extraction seront interdites dans la région et les méthodes artisanales de capture du poisson de Rapanui seront encouragées. Les Rapanuis participeront à la gestion de cette zone marine, comme ils le font déjà dans la réserve terrestre.

« C'est un grand pas en avant », a déclaré Pedro Edmunds Paoa, maire de Rapa Nui. « Le défi consiste maintenant à essayer de nous souvenir et nous devons nous demander : qu'ont fait nos ancêtres pour protéger la mer ? On pense au concept rapanui de "tapu" qui signifie fermeture de la pêche. Il y a des siècles, cela permettait déjà aux stocks de se reconstituer », dit-il.

Les connaissances traditionnelles offrent une perspective sans précédent pour la gestion marine dans les communautés ayant des liens étroits avec la mer.

Palaos, Hawaii et Guam, plusieurs îles du Pacifique, comme Rapa Nui, tentent de renforcer les moyens de subsistance locaux par le biais d’innovations tout en préservant leurs pratiques millénaires.

« Nous sommes prêts à adopter des solutions innovantes, à montrer au monde que, même si nous sommes isolés, nous pouvons prendre soin de ce petit endroit qui appartient à tout le monde », a déclaré Lavinia Paté.

 

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