10 Jul 2018 Story Ecosystems

Sauvegarder les dernières régions sauvages de l'Irak

A partir du moment où il a pu marcher ou presque, Muhammad Siddik Barzani s'est réjoui de la riche flore et faune de sa région natale du Barzan.

Des troupeaux de chèvres, (5 000 errent sur les flancs escarpés et rocheux qui entourent sa maison), aux grands félins qui rôdent, les coteaux semblent peuplés d'animaux. L'année dernière, M. Barzani a même aperçu à une occasion un léopard persan extrêmement rare s'abreuvant à une source locale. Lorsque les vallées herbeuses fleurissent chaque mois de mars, transformant cette région montagneuse du nord du Kurdistan irakien en un fouilli de fleurs, elle ressemblent à une sorte de paradis sur Terre.

Cependant, ce n'est que lorsque M. Barzani, photographe et ornithologue, s'est intéressé à la protection de l'environnement qu'il s'est rendu compte de sa chance. Grâce à des interdictions religieuses strictes, centenaires et locales sur la chasse et la déforestation, le Barzan a su préserver son écosystème mieux que n'importe où ailleurs en Irak.

Alors que les coups de feu se font souvent entendre dans les régions avoisinantes, les animaux de cet arrière-pays accidenté serpentent à peu près sans inquiétude. Alors que le reste du pays s'est effondré lentement après des années de conflit, de troubles économiques et de développement incontrôlable, le coin de pays qu'est le Barzan est devenu exceptionnel par son existence même.

"Tout le monde sait que c'est la guerre ici, mais nous possédons tout de même une belle zone protégée comme celle-ci", a-t-il dit en déployant son bras vers la rivière au flux rapide du Grand Zab.

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Mais si tout se passe comme prévu, le Barzan pourrait bientôt (finalement) avoir une bonne compagnie. Désespérés de sauver d'autres vestiges de l'environnement meurtri de l'Irak, les défenseurs de l'environnement et les fonctionnaires se battent pour obtenir une nouvelle réserve naturelle sur toute la longueur du pays.

C'est la preuve d'une intention positive alors que l'Irak se relève lentement après avoir repoussé les djihadistes hors de l'État islamique. Une dernière tentative pour protéger les espèces menacées, dont des dizaines ont déjà disparu d'Irak après presque quatre décennies de guerre ininterrompue. Pour certains des oiseaux et des bêtes les plus vulnérables de la région, ces sanctuaires pourraient même être leur dernière chance d'éviter l'extinction.

"Pris dans les tirs croisés, de nombreuses espèces d'animaux, de plantes et d'oiseaux sont devenues rares, comme la loutre à ventre lisse et la fauvette des roseaux de Bassorah", a déclaré Hassan Partow, gestionnaire de programme  spécialisé sur l'Irak au Service post-conflit et gestion des catastrophes. "Si la faune irakienne ne dispose pas d'un espace vital suffisant pour survivre et prospérer, elle disparaîtra".

En l'état actuel des choses, seules sept des 82 zones clés pour la biodiversité (ZCB) que Nature Iraq, un important groupe environnemental local, ont identifiées bénéficient d'une forme de protection. Et même si 1.54% de l'Irak est techniquement classé comme « protégé », selon Protected Planet, un programme des Nations Unies pour l'environnement et la conservation mondiale de la nature avec le soutien de l'UICN, la plupart ne sont protégées que de nom. À l'échelle mondiale, il existe plus de 236 000 aires protégées, qui forment dans leur ensemble une superficie plus grande que celle de la Russie.

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Le premier et peut-être le plus accrocheur de ces nouveaux projets est le système des parcs nationaux. Dans les marais mésopotamiens de l'extrême-sud de l'Irak et dans la région montagneuse d'Halgurd-Sakran, à plusieurs centaines de kilomètres au nord, les défenseurs de l'environnement tentent depuis quelques années de transformer certains des paysages les plus spectaculaires du pays en réserves de calibre international. En protégeant ces étendues sauvages de la chasse incontrôlée et du développement envahissant, ils ont cherché à protéger l'ensemble de la faune, des flamants roses aux ours bruns syriens. Pour les marais, en particulier, la désignation d'un parc national est un symbole spectaculaire de la renaissance de la région. Saddam Hussein avait en effet décidé de l'assèchement des zones humides au début des années 1990.

Mais dans les deux cas, les problèmes se sont accumulé : à tel point que les marais risquent de perdre leur inscription sur la liste du patrimoine de l'UNESCO moins de deux ans après qu'ils l'aient remportée. Le soutien financier a été désespérément insuffisant depuis la chute des prix du pétrole, et les réglementations environnementales sont régulièrement bafouées.

En raison du nombre peu élevé de touristes, les partisans pour la création de parcs ont parfois rencontrés des difficulté à inciter les habitants à s'engager pour la protection de leur environnement naturel. Les progrès, concèdent les militants des parcs nationaux, ont été terriblement lents. "Nous avons rencontré tellement de défis, plus encore que ce que vous pourriez attendre dans un pays comme celui-ci", a déclaré Dlzar Qader, qui était jusqu'à peu le responsable des relations publiques de Halgurd-Sakran.

Encore plus ambitieux, des responsables de Bagdad ont présenté un plan visant à construire une énorme réserve transfrontalière avec l'Iran le long de leur frontière commune. Il abriterait certains des habitats les plus riches en faune, dont beaucoup prospèrent dans des étendues inhabitées entre les deux pays, et serviraient de parc symbolique pour la paix après les combats entre les deux armées huit ans durant dans les années 1980. Déjà, les ornithologues dressent des cartes sur la vie des oiseaux du marais Howeiza, qui se situe à la frontière et constituerait en théorie un élément clé de la future zone protégée, ce qui pourrait constituer une première étape vers l'établissement d'un inventaire à l'échelle du parc.

Malheureusement les obstacles y sont également légion. Des tas de débris hérités de la guerre, environ 20 millions de mines le long de la bande frontalière, en plus des réactions tièdes des responsables iraniens et irakiens de la sécurité qui craignent une expansion de la contrebande, les défis sont nombreux pour la création de ce parc. À une époque où les budgets des autorités compétentes ont été considérablement réduits, même les partisans les plus férus du projet admettent qu'il est peu probable que sa création n'aille au-delà de la planche à dessin pour les années à venir.

"Nous opérons avec moins de 50% des moyens financiers dont nous disposions en 2010, cela influence évidemment nos plans de construction de nouvelles aires protégées", a déclaré Jassim Al-Falahi, sous-ministre de la Santé et de l'Environnement et vice-président de l'Assemblée des Nations Unies pour l'environnement l'année dernière.

En 2014, l'Irak avait prévu de dépenser 1,25 milliard de dollars pour des projets environnementaux sur cinq ans, mais avec la crise financière et le fardeau de la reconstruction post-Daech, tout cela a été provisoirement abandonné, a t-il ajouté.

Mais malgré les revers et les difficultés persistantes, un réel espoir subsiste sous la forme de petits projets élaborés localement dans le nord, comme celui du Shirin Mountain Man and Biosphere dans le Barzan et le Qaradagh Peace Park, près de Sulimaniyah. En effet, ils pourraient bien être des modèles de conservation locale. Les personnes à l'initiative de ces projets cherchent à assurer une coopération locale à chaque étape du processus, et (au Shirin du moins) ont des objectifs relativement modestes.

"Nous devons en faire un succès, donc nous ne vison pas très grand pour le moment", a déclaré Muhammad Siddik Barzani, l'un des principaux défenseurs de ce projet. "Nous pourrons toujours développer le projet s'il fonctionne." Il a récemment été témoin de la présence d'un oiseau dans les montagnes qui n'avait pas été observé en Irak depuis plus de 100 ans : un pratincole à ailes noires.

Surtout après avoir vu d'autres zones protégées se démener pour tenir leurs engagements, Muhammad Siddik Barzani et ses collaborateurs sont prêts à se battre. Il faudra peut-être des décennies pour assurer la création de ces réserves, mais ils sont catégoriques : "Les obstacles nous ont ralentis mais ne nous ont pas fait perdre espoir", déclare Hana Ahmed Raza, biologiste et coordinatrice du programme Nature Iraq, "Tout est une question de temps."

En savoir plus sur le travail d'ONU Environnement dans la région de l'Asie de l'Ouest.