17 Jan 2019 Story Cities and lifestyles

Pionnier tranquille : le boutre "Flipflopi" entame sa révolution plastique avec son voyage sur l'océan Indien

Exemple de simplicité et du retour aux sources nécessaires pour endiguer la marée toxique de pollution plastique qui submerge les mers du monde, l’image d’un boutre glissant silencieusement sur les eaux calmes de l’océan Indien est sans égal. Surtout si ce voilier est fabriqué à partir de plastique recyclé et de milliers de tongs ramassées sur les plages.

Le 24 janvier, le boutre Flipflopi, aux couleurs de l'arc-en-ciel, la première embarcation jamais fabriquée à partir de plastique recyclé, partira de l'île kényane de Lamu et naviguera à environ 500 km jusqu'à Stone Town à Zanzibar pour effectuer une "révolution plastique" dans les communautés côtières du Kenya et de la Tanzanie.

Le chef de projet et entrepreneur kényan, Dipesh Pabari, affirme que le bateau de neuf mètres de long est le support idéal de ce message. En effet, l'expérience presque spirituelle de la navigation sur un boutre est l'antithèse de l'encombrement toxique de notre vie quotidienne.

« Le simple fait d'être sur l'eau permet d'atteindre ce sentiment calme et tranquille de vide absolu, mais en même temps, on est complètement connecté spirituellement à tout ce qui nous entoure », déclare Dipesh Pabari, qui, avec le voyagiste kényan Ben Morison, et les maîtres artisans et constructeurs de bateaux Ali Skanda dirige l'équipe de volontaires à l'origine de la création de Flipflopi.

« Nous sommes pris au piège de cette société de consommation, nous devons donc nous réinventer. Plus nous nous réinventons, plus nous constatons que nous devons revenir aux méthodes du passé ... Les réponses ont toujours été là », dit-il.

Le Flipflopi, construit par M. Skanda et son équipe à l'aide de 10 tonnes de plastique recyclé, fera escale dans plusieurs villes et villages le long de son parcours, notamment à Watamu, Kilifi, Mombasa, Diani et l’île de Pemba, afin de sensibiliser le public au caractère destructeur des plastiques à usage unique et apprendre aux communautés locales comment recycler leurs propres plastiques.

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« L’objectif principal de l'opération est de s’appuyer sur l’histoire de cette révolution du plastique et de continuer à prouver au monde que les articles en plastique à usage unique sont nuisibles », explique Dipesh Pabari. « C’est une occasion de mobiliser et d’influencer les populations de consommateurs émergentes de la région de l’océan Indien pour qui les plastiques à usage unique et la culture du jetable ne sont pas complètement familières, et d’éviter ce qui s’est passé dans les pays développés où les citoyens essaient maintenant de modifier leurs habitudes de consommation. »

L’expédition est soutenue par la campagne Océans Propres d'ONU Environnement qui s'effrocer depuis 2017 à exhorter les gouvernements, les entreprises et les citoyens à éliminer les plastiques à usage unique.

La caractéristique clé du projet Flipflopi est son appropriation par le continent Africain. Le bateau a été construit à Lamu, la plus ancienne colonie swahilie d'Afrique de l'Est, à partir de planches fabriquées localement, de plastique recyclé, qui étaient des ordures le long des plages et des routes de Lamu, de Nairobi, de Malindi et de Mombasa. La coque et le pont sont recouverts de panneaux fabriqués à partir d’environ 30 000 tongs recyclées, également produits localement.

« Il est vraiment important que cette histoire soit une histoire africaine : l'Afrique est l'un des rares continents qui ne s'est pas encore complètement transformé en une société axée sur la consommation », déclare Dipesh Pabari. « La mère de famille sur le bord de la route, qui recycle tout et utilise tout jusqu’à ce que ça soit complètement inutilisable, est la véritable héroïne de cette histoire et c’est ce que ce bateau représente. »

 

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L’expédition Flipflopi est le dernier exemple des efforts menés par le Kenya dans pour devenir un pionnier mondial de la lutte contre la pollution par les plastiques. En août 2017, le pays a instauré l’interdiction la plus sévère au monde en matière de sacs en plastique. Quiconque produisant, vendant ou utilisant un sac en plastique risque en effet un emprisonnement pouvant aller jusqu’à quatre ans ou une amende équivalente à 40 000 dollars américains.

« L'interdiction a eu un impact énorme sur la façon de penser de notre société. Nous avions dépassé le point critique. », se réjouit Dipesh Pabari.

Sa propre conscience des dangers du plastique date de l'époque où il travaillait pour une organisation de défense des animaux qui abordait les problèmes causés par les vaches et les chèvres errant dans des décharges et se nourissant de déchets plastiques.

« Ça, c'était le Kenya avant l'interdiction. J'ai proposé de créer une bande dessinée et des affiches illustrant les dommages causés par la pollution plastique sur les animaux domestiques. C’est probablement à ce moment que j’ai commencé à m'intéresser à ce problème, et ensuite, c'est devenu une sorte d'obsession », explique le Kenyan de troisième génération, qui fabrique des sculptures à partir de tongs et de bouteilles en plastique.

L’équipe Flipflopi ne s’attend pas à d’importants défis en matière de navigation puisque le bateau avancera le long des côtes du Kenya et de la Tanzanie.

« C’est un itinéraire emprunté par les boutres depuis des milliers d’années », explique Dipesh Pabari. « C'est assez sûr, mais évidemment, nous serons en eaux profondes. Il existe toujours un risque inhérent à ce genre d'expédition. Et nous naviguons sur le premier boutre en plastique recyclé du monde. »

Le constructeur de bateaux Ali Skanda et l’ingénieur seront à bord et un boutre de secours permettra à environ 20 membres de l’équipe de se joindre au voyage. Les bateaux seront équipés d'outils de navigation GPS et de téléphones satellites.

Comme c'est le cas avec toutes les meilleures expéditions, le sens profond du voyage relève davantage du voyage en lui-même que de la destination.

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« Nous organiserons des événements avec des partenaires locaux, des rencontres avec des écoliers, des représentants du gouvernement et des membres des communautés locales lors de toutes les escales. Nous organiserons des ateliers de recyclage et enseignerons des choses simples au public, comme fabriquer des cordes en plastique avec des technologies très rudimentaires », explique Dipesh Pabari.

Les représentants du gouvernement ont déjà manifesté beaucoup d'intérêt et de nombreuses offres d'aide et de soutien ont été fournies par les habitants de la côte, où il n'est pas rare de trouver des bouteilles et autres déchets plastiques emportés d'Asie en Afrique par les courants de l'océan Indien.

Dipesh Pabari est convaincu que l’expédition Flipflopi prouve à quel point l’ingéniosité africaine peut dépasser les technologies ou les tendances mondiales des pays développés, comme la technologie M-Pesa, le service novateur de paiement et transfert de fonds mobile kényan, qui a réinventé le système bancaire.

L’équipe Flipflopi espère inciter les gens à ne pas prendre pour modèle l’accoutumance des pays développés, une politique que Dipesh Pabari a surnommée M-Taka, du mot swahili désignant l’ordure « taka-taka ».

« C’est une opportunité d'adopter un tournant décisif », dit-il. « Nous pouvons y arriver.»