04 Oct 2018 Story Sustainable Development Goals

Le capitalisme n'est pas adapté à l'avenir, affirme le créateur et designer Philippe Starck

Quels critères un produit devrait-il respecter pour être véritablement « durable » ? À quoi ressembleront nos logements à l'avenir ? En quoi notre économie devrait-elle changer pour le bien des hommes et de la planète ?

Dans un entretien exclusif avec ONU Environnement, Philippe Starck, créateur, architecte et designer contemporain de renom, partage sa vision pour un avenir durable. Philippe Starck a supervisé plus de 10 000 créations de mobilier, la création d'un thermostat intelligent, de vélos électriques, de maisons pré-fabriquées en bois et d'immeubles de plusieurs étages dans son pays, la France, et dans le monde entier. Philippe Starck croit qu’il faut « faire plus avec moins » et souhaite inventer des objets pour améliorer notre qualité de vie tout en embrassant la nature.

« Le concept de la propriété privée pourrait disparaître »

À l'avenir, le créateur croit que le concept de propriété pourrait disparaître et être remplacé par une économie collaborative. « Un emprunteur a la responsabilité de rendre un produit. Un vendeur n’a pas cette responsabilité. Par exemple, il ne se soucie peut-être pas du fait qu’un produit soit recyclé », fait valoir M. Starck. « Notre économie doit être complètement transformée, notre planète se dégrade à un rythme beaucoup plus rapide que prévu », prévient-il.

Philippe Starck est également convaincu que nous pourrions éliminer « environ 70% » de tous les meubles que nous utilisons dans nos logements. « Nos rideaux pourraient être remplacés par du verre à cristaux liquides, alors que la peinture pourrait être électroluminescente », suggère-t-il. « Nous ne vendrons pas de produits en tant que tels, mais des services intégrés à des produits. » La société pourrait être divisée entre les personnes qui choisissent d’acheter des vêtements et des aliments plus durables et celles qui adoptent une industrie de masse.

De façon peut-être surprenante, le designer préfère utiliser les matériaux synthétiques plutôt que les matériaux naturels dans son travail de décoration d'intérieur d’hôtels comme le Brach, l’un de ses derniers projets à Paris. « Les matériaux synthétiques nés du génie humain donnent presque toujours de meilleurs résultats », affirme-t-il, estimant qu'il « préférerait travailler avec quelqu'un qui utilise du plastique parfaitement traçable plutôt qu'avec quelqu'un qui tue des arbres ».

« Le recyclage n'est pas une solution »

Selon Philippe Strack, pour pouvoir qualifier un produit de durable, il doit être recyclable, doit nécessiter le minimum de matières premières et d'énergie pour sa conception, et doit être « politiquement juste », à savoir, respecter l'égalité entre les hommes et les femmes. « Aujourd’hui, 80% des produits sont machos », déclare Philippe Starck, avant d'ajouter : « Si un produit n’est pas macho, il ne se vendra pas. »

Le créateur pense que les consommateurs devraient tous souhaiter vivre avec leurs achats au lieu de les jeter sur un coup de tête. Il considère le secteur de la mode comme une « honte » pour notre société de consommation, ses nouvelles tendances étant redéfinies plusieurs fois par an. Le plus important, selon lui « avant de penser à la durabilité, la première question devrait être : ai-je vraiment besoin de ce produit ? », insite-t-il.

Philippe Starck avertit que « le recyclage n’est pas une solution » quand on arrive à la fin de la vie d’un produit. « Le recyclage n’a été inventé que pour pouvoir continuer à consommer tout en gardant la conscience tranquille. La réalité est que moins de 20% des matériaux utilisés dans les biens de consommation peuvent être recyclés, des conditions spéciales pour ce faire étant nécessaires. »

« Construire et créer est inscrit dans notre ADN »

« Le capitalisme n'est pas adapté à l'avenir », explique le concepteur. « Ce système dépend de la croissance et de la production, alors qu'on ne peut pas de se permettre de continuer à produire. » 

Le designer illustre ce point en appelant à la prudence en ce qui concerne les alternatives au plastique. « La plupart des alternatives biodégradables sont fabriquées à partir de matières comestibles. Il est hors de question de sacrifier la nourriture pour fabriquer une chaise par exemple. Même pour des produits de remplacement tels que les graines de lin ou le chanvre, ceux-ci occupent des terres qui pourraient être utilisées pour produire de la nourriture », a-t-il souligné.

Quoi qu'il en soit, nous ne devrions pas chercher à retenir l'instinct humain de créer, estime Philippe Starck. « La différence entre nous, les humains et les autres animaux, c'est que nous sommes des créateurs. Construire et créer est inscrit dans notre ADN, nous ne pouvons pas aller contre cela. La solution peut donc être une sorte de « décroissance positive », selon laquelle nous diminuerions la production tout en augmentant la créativité ».

Lisez ci-dessous l'interview complet avec Philippe Starck :

Interview avec Philippe Starck

Comment pensez-vous que nous puissions concilier l’écologie et la culture de consommation ? Devrions-nous tout simplement consommer moins, ou consommer autrement ?

La différence entre nous et les autres animaux est que nous sommes des créateurs. Notre légitimité à exister et à coexister avec les autres animaux dépend de ceci. Nous sommes des génies, capables d’inventer perpétuellement. Cependant, nous nous trouvons aujourd’hui à un moment crucial et particulier. L’importance, ou le poids, de notre création va l'emporter sur le poids inertiel de la terre sur laquelle on vit.

Notre intelligence a créé un monde instable que nous ne sommes plus capables de diriger. La création de l’instabilité a été plus rapide que notre savoir-faire pour le gérer. Nous savons que nous avons des problèmes, mais tant que le problème n’a pas commencé, nous ne faisons rien. Le problème est le retard : le retard de la prise de conscience et le retard à prendre des actions et des solutions.

Une solution pour notre planète aujourd’hui est d'économiser de l’énergie, et une autre est de créer de l’énergie qui ne vas pas polluer. Nous savons plus ou moins comment économiser de l’énergie, mais nous ne savons pas réellement produire de l’énergie propre. Cependant, une fois que nous aurons accumulé toutes nos inventions pour résoudre le problème énergétique, nous aurons peut-être résolu seulement 15% du problème.

La vraie solution est donc une sorte de décroissance. Actuellement, l’homme pense qu’il faut consommer, mais ce n’est pas vrai : il faut juste avoir ce qui est nécessaire. Ce n’est pas la décroissance massive qui est nécessaire. Si tout le monde consommait 10% de moins—et ce n’est pas un énorme effort—peut-être que beaucoup de problèmes seraient réglés. Il est dans notre ADN de créer et construire. Il serait philosophiquement et biologiquement inacceptable d’arrêter notre créativité. Nous sommes donc face à un paradoxe où l’on nous demande de décroître alors que notre nature nous oblige à accroître. La solution est la ‘décroissance positive’—décroître la production, mais en augmentant notre créativité.

Quels sont les facteurs les plus importants dans le concept de ‘durabilité,’ selon vous : la durée de vie d’un produit ou sa capacité à réduire la consommation d’énergie, par exemple ?

Avant de parler de la durabilité, il faut parler de la nécessité. Il n’est pas intéressant de rendre durable un produit qui n’est pas nécessaire. Donc la première question à se poser n’est pas « Est-ce durable ? », mais « Est-ce que j’en ai besoin ? ». Si l’on répond à cette question honnêtement et fonctionnellement, je pense que nous allons réduire notre consommation de 10%. La durabilité veut donc dire prendre conscience et prendre ses responsabilités sur son véritable besoin d’un produit.

Un produit a le droit d’exister seulement s’il respecte plusieurs paramètres. Il devrait utiliser le moins de matières possible et consommer le moins d’énergie possible lors de sa transformation. Ces matières ne doivent pas être polluantes et devraient être recyclables. La façon de produire doit aussi être politiquement juste, juste du point de vue de l'égalité des genres, et ne pas porter des symboles néfastes. Aujourd’hui, je dirais que 80% de la production est machiste : dès qu’un produit n’est pas machiste, il ne vend pas ! Il faut aussi acheter ce qui est durable culturellement, c'est-à-dire un objet avec lequel le consommateur veuille vivre.

La durabilité est vitale, mais il est très difficile d’être vigilant, car aujourd’hui les opérations de marketing et de publicité nous font acheter des choses dont nous n’avons pas besoin. L’exemple le plus pervers est celui de l’industrie de la mode, qui essaye de démoder perpétuellement. Avant, il y avait une mode par an. Aujourd’hui il y en a plusieurs et le but est que nous ayons un sentiment de dégoût de ce que nous avons. C’est ce qu’il y a de plus honteux dans le système de consommation.

Selon vous, quels sont les produits durables que nous pourrons voir dans la vie quotidienne d’ici un an, ou dans dix ou vingt-cinq ans ?

Dans le court-terme, il y aura des gens éduqués qui décideront et qui utiliseront de plus en plus de produits de qualité durable : les produits alimentaires, les vêtements, etc. De l’autre côté, il y a le gros de l’industrie. On va donc vers une séparation totale de la société, vers deux systèmes de consommation tout à fait différents.

Dans le long terme, nous allons voir des changements énormes. Je pense que nous pourrons dématérialiser 70% des produits qui existent dans notre maison. Par exemple, nos rideaux pourraient être remplacés par des vitres à cristaux liquides et notre peinture pourrait être électroluminescente. On ne vendra plus des produits, mais des produits avec des services qui sont déjà plus ou moins intégrés.

En attendant, la propriété va disparaître et beaucoup de produits seront loués. Le loueur a la responsabilité du retour, alors qu’aujourd’hui, le vendeur n’a pas cette responsabilité. Ce n’est pas son problème de savoir si le produit a été composté ou recyclé, s’il nuit au climat ou s’il a été vendu à un pays étranger.

Je voudrais aussi souligner une chose sur le recyclage. Il a seulement été inventé pour continuer la production. Il nous donne l’illusion de consommer en bonne conscience. La réalité, c’est qu’il y a moins de 20% de matières dans nos produits qui sont recyclables, parce qu’il faut des conditions très particulières pour le faire. Le recyclage est donc une fausse solution.

La transformation totale de notre économie est obligée, vu que la dégradation de notre planète est beaucoup plus rapide que prévu. Une des grandes causes de ceci est la poursuite du capitalisme, qui est structurellement dirigé vers la croissance et qui demande la production. Le problème, c’est que nous ne pouvons plus produire. Le capitalisme n’est plus le bon régime face aux problèmes qui se présentent, et c’est même un danger pour la terre. Le capitalisme est régulièrement en faillite, mais malgré tout nous le sauvons à chaque fois, avec des dommages collatéraux considérables. Le capitalisme n’est pas adapté au futur.

Quelles matières primaires privilégiez-vous lorsque vous concevez et fabriquez des objets ?

Malgré ce qu’on pourrait croire, je préfère utiliser des matières de synthèse. Ceci est d’abord pour une raison philosophique.  Je n'ai pas beaucoup de respect pour les matières naturelles car je ne crois pas en Dieu. C'est la nature qui les a créées, mais elles ne sont pas nécessairement à être admirées, à contrario des matières de synthèse qui sont issues du génie de l'Homme et qui sont presque toutes supérieures aux matières naturelles. Je préfère travailler avec un fabricant de haute qualité morale qui utilise du plastique tracé au lieu d’un fabricant qui tue des arbres.

En ce qui concerne les plastiques, la majorité des alternatives biodégradables sont d’origine végétale – des produits que les hommes pourraient manger. Il est hors de question de sacrificier quelque chose qu’on pourrait manger pour fabriquer une chaise, par exemple. Même si l’on produit avec des alternatives comme le chanvre ou le lin, cela occupe des surfaces qui auraient pu être dédiés à l’alimentation.

La prochaine Assemblée pour l’environnement des Nations Unies aura pour thème ‘l’innovation environnementale’. Comment est-ce que ceci peut protéger notre environnement, tout en améliorant notre santé et notre économie ?

La création environnementale est une réponse extrêmement partielle et réduite aux problèmes auxquels notre planète fait face. Même si l’on pollue moins, on continue à créer et produire. Par contre, la décroissance positive pourrait nous aider à vivre avec une empreinte écologique plus légère.

Vous êtes un passionné de la mer. Est-ce vous êtes témoin de la pollution qui touche notre océan ? La création et les innovations technologiques ont-elles une place dans la lutte contre la pollution ?

Evidemment, j’ai pu voir des scènes catastrophiques. En outre, j’ai récemment reçu un message du bateau TARA qui est en mer pour contrôler la pollution, et celle-ci va au-delà de toute estimation.

On sait pourquoi il y a cette pollution, et où sont les sources de ces déchets, mais on ne fait pratiquement rien.  En ce qui concerne les bateaux qui ramassent les déchets plastiques, l’échelle est ridiculement petite pour résoudre le problème, et deuxièmement, ils ne sont pas suffisamment suivis par les gouvernements. L’innovation technologique a un rôle à jouer, mais celui-ci n’est actuellement pas employé à une échelle assez grande.